Catherine Willis est une artiste qui transpose le secret odorant des plantes dans le domaine des arts visuels. La sève précieuse et parfumée devient l'encre qu'elle utilise dans les aquarelles et de son geste sur la toile surgit une oeuvre qui se place sous le signe de la tension entre l'odeur éphémère principe du volatile et le papier poreux qui l'absorbe comme si c'était pour capter sa mémoire. Les dessins, aquarelles botaniques, minérales ou tout simplement des structures graphiques (telle la sculpture vibratoire, "Capteur de parfum" inspirée par Luca Turin), captent le secret naturel et l'essence de la vie dans une sorte de réceptacle magique. Le grain du papier devient pore et la feuille une sorte de peau d'un être imaginaire qui se définit à la frontière de l'espace graphique et de la vibration spirituelle associée aux plantes. La feuille de papier devient la mémoire de la feuille végétale soumise à la dégradation de sa couleur et de son odeur au cours du cycle naturel. L'artiste prépare ses couleurs à partir des plantes odorantes, feuilles, graines, infusions, extraits et explore de cette manière au cours de son travail des odeurs étranges et mystérieuses de la nature. Par rapport au parfumeur sa palette est très différente car l'artiste cherche souvent dans les plantes les plus humbles, souvent inconnues par les parfumeurs, mais surtout impossibles d'être exploitées par l'industrie. Les bois rares, les morceaux d'encens et des graines souvent peu connues rapportées du monde entier se rencontrent dans une danse muette, solitaire et alchimique dans son atelier. Ces plantes discrètes aux odeurs délicates ne délivrent leur esprit qu'au contact direct et intime d'une exploration personnelle, à l'opposé des plantes qui s'exhibent dans la jungle par leurs odeurs puissantes.
Jeudi après midi quand j'ai visité l'artiste Catherine Willis dans son atelier parisien j'ai retrouvé aussi 2 parfums produits en édition très limitée qui s'inscrivent d'une manière très présente dans les métaphores de son travail.
Cuir de Syldavie a une histoire étrange car Catherine, bien amoureuse de Cuir de Russie (Chanel), avait demandé à un parfumeur de lui préparer une telle création. Le parfum a été fait dans le passé lointain et elle a retrouvé dans ses flacons peinture le bidon du concentré. Cuir de Syldavie c'est donc un double vintage et cette saveur spéciale du parfum qui s'affine avec les années se reflète parfaitement. Son odeur est à mi chemin entre Cuir de Russie de Chanel (avec sa note prononcée de styrax et jasmin absolu) et Knize Ten (et son moelleux balsamique retrouvé aussi dans Cuir Mauresque) avec une double caractéristique, une note bouleau très fin et un soupçon aldéhydé dont le mariage avec la note florale jasminée suggère un effet Arpège. C'est un parfum classique excellent dans une série très limitée (environ 14 flacons seulement) et si vous aimez ce genre de notes vous l'adorerez.
Son Vétiver d'Hiver reflète l'amour de l'artiste pour cette matière dont elle s'en sert souvent pour fabriques ses couleurs. C'est un pur vétiver à la manière de Turtle Vétiver d'Isabelle Doyen avec pourtant une différence majeure. Ce n'est pas le caractère brutal de l'essence de vétiver, mais sa douceur soyeuse qui a été représentée, avec notamment une teinture fève tonka, quelques épices fines et une légère note florale jasminée. Dans ce cas là c'est de la vraie infusion de tonka car l'artiste en utilise beaucoup, souvent pour ses installations odorantes, des structures et réseaux graphiques accrochés sur ses murs. C'est toujours une série d'artiste en nombre limité, presentée dans un "nid odorant" realisé avec des plantes du jardin parfumé de Catherine Willis.
A force de subir le travail de l'artiste, la feuille blanche de papier, induite de couleur, sève, tanin, odeur, des éléments aussi importants que le signe visuel représenté, devient un parchemin, un "cuir" botanique qui se transforme et absorbe l'essence végétale. C'est un "cuir métaphore" par un processus qui s'aparente symboliquement à l'action des maîtres gantiers d'autre fois et moins par sa représentation immédiate. Ce ne sont pas des dessins parfumés où le parfum devient accessoire pour le plaisir des sens, mais des objets où l'odeur s'inscrit de façon naturelle dans l'essence même de la figuration.
Octavian Coiffan du blog 1000 fragrances. Janvier 2011

CHEMIN FAISANT
Des cailloux, de la ficelle armée : le "résumé d'une promenade" sur l'île de Sifnos. La sculptrice Catherine Willis accomplit son œuvre chemin faisant, nourrie de cueillettes, de récoltes, de cette passion attentive aux moindres offrandes de la nature, à sa beauté savante, à ses pouvoirs colorés et à ses manifestations invisibles : parfums bruissants et mouvants, odeurs traquées et piégées par qui sait reconnaître parmi les milliers de brins de blé fauchés l'effluve de coumarine d'une petite graminée et flairer à des centaines de mètres de distance un vieil arbre venu d'Inde.

Ses sculptures sonores et parfumées célèbrent les sensations ténues du promeneur. L"épure alliée à un luxe de détails en amplifie l'acuité. Ce sont des bâtons de parole, des arcs à parfums : des branches de coudrier courbées, des bâtons de cèdre du Liban entourés de bandes de soie plissée teintées de trois jaunes différents (celui de la Reine-des-Près, celui de l'écorce de grenade, celui de la racine de berbéris), qui cachent une cavité où se logent des fragments odorants que feront vibrer les clochettes de danseuses de kathal accrochées à une fibre de carbone serpentine. Ce sont des écorces de pamplemousse déployées comme les ailes d'un aigle à l'intérieur d'un orbe étoilé de fèves tonka. A leur contact, on ressent un apaisement immédiat. Emettrices ou captrices, leur circularité nous détache du passé et du futur pour mieux nous ancrer dans le moment présent, l'étonnement du vivant et la joie d'être au monde.

texte du Divan Fumoir BohémienFLORIZELLE. MARS 2010

LES ARCS à PARFUMS
Dans le Grand Larousse Universel de la fin du XIX° siècle, les définitions de l’anneau occupent deux pages complètes.
Au début, on lit : « Cercle, le plus souvent d’une matière dure, qui sert à retenir quelque chose. » Ca tourne en rond, ne convient pas du tout dans le cas présent. Et puis, le cercle n’existe que de face ; vu de biais, c’est déjà autre chose.
On se rapproche du travail de Catherine Willis avec la seconde tentative : « Enchaînement moral, force reliant plusieurs choses », mais ça ne suffit pas.
Après, on s’éloigne vraiment du sujet.
Un peu par esprit de contradiction, et pour tous les paradoxes qu’il engendre, j’ai bien plus envie de parler d’arc.
En géométrie, on trace d’abord un cercle, et puis, d’un trait de crayon bien droit, on obtient deux arcs, indéformables.
Exactement le contraire en forêt. Sur la coulée d’un animal, une branche pliée avec une corde fait déjà un piège excellent.
Beaucoup plus tard, les jardiniers se sont intéressés à la question. L’arcure concentre la sève sur la face convexe de la branche cintrée. Une sorte de piège à fleurs, fruits et parfums qui affluent en abondance.
Evidemment, l’installation est inamovible.
Personne ne se souvient de l’invention de l’instrument, mais chaque retour vers les haies se passe comme aux premiers jours. Tous les enfants savent ça par cœur. A la manière d’un oiseau qui tripote du bec des tas de brindilles avant d’en emporter une, choisir le meilleur bois, la forme appropriée et les bonnes dimensions. Attendre la saison de la coupe pour garder la souplesse. En profiter pour extirper de longs lambeaux d’écorces qui feront la corde, pas encore un fil, on est très loin du tissage et les inventeurs de l’arc sont nus.
Façonner un peu, polir longtemps, préparer délicatement les encoches.
Orner en creux dans la fibre, ou par quelques attaches.
Cintrer à la grecque : ‘ kentron ‘ la pointe est aussi le centre du cercle.
Attacher ne suffit pas, il faut l’art des ligatures sophistiquées pour tendre la corde, obtenir un arc unique, un vrai, qu’on emporte partout avec soi.
Dans tous les cas, ce n’est pas la flèche qui fait l’arc.
Cette fameuse flèche, il faut encore l’inventer. Tailler une espèce de petite sagaie parfaitement équilibrée, durcir un bout bien affûté, coincer des plumes dans l’autre pour la précision. Tout ça est très compliqué. Apprendre à bien tirer, simplement avoir l’idée de viser à côté de la cible pour parvenir à la toucher, c’est encore pire. Et puis l’arc n’envoie que très rarement des messages de bienvenue ; la flèche doit être brisée pour rassurer l’entourage.
Peut être par excès d’optimisme, je préfère croire que bien avant de se transformer en engin de mort, l’arc était musical, réservé aux chamans, les jours de danse. Un simple émetteur vibratoire, bien plus simple qu’une flûte ou un tambour.
Pas de projectile, juste un petit bâton pour faire varier les harmoniques, et puis un coin de la bouche comme caisse de résonance. Le ventre aussi.
C’est là qu’on arrive au travail de Catherine Willis. Une sorte d’hybride entre l’arc et le piège, en plus subtil, mais tout aussi proche du corps.
Pas un retour au néolithique, mais la reprise de techniques fondamentales qui réveillent les sens oubliés. Il faut des méthodes simples pour découvrir la complexité.
On part toujours d’un bâton.
La corde est un bandage de tissu végétal enroulé en une longue gaine gonflée de poudres parfumées qu’elle a volé aux plantes. Grosses graines de la Berce géante, feuilles de lauriers séchées, peau de cannellier pulvérisée, et des tas d’autres que je ne dirais pas.
Deux points fixes, mais c’est l’arc qui est mobile. A la moindre vibration, les millions de petites molécules s’envolent comme des moineaux dans toutes les directions.
En vol, un oiseau est arc et flèche à la fois.
Dans les sculptures de Catherine Willis, corde et flèche ne font qu’un.
L’arc a retrouvé sa fonction d’instrument de communication, de séduction, en pulsant des parfums, pas des flèches, assez pour aider à l’envol.
Avec un seul point fixe, il faut un peu de lourd pour donner de l’assiette, plus besoin de corde, le poids crée la tension, suffit à faire l’arcure.
On retourne au bâton … Bâton de pèlerin ?
On s’approche plutôt des plantes, des orchidées, des impatiences himalayennes qui balancent le pourpre de leurs petits encensoirs parfumés.
Au point ultime, c’est le centre du bois qui retrouve ses qualités d’émetteur ; tout le parfum dans la poignée, dans la prise.
Parfums et tissus parlent d’eux-mêmes, racontent et provoquent des histoires. Les bâtons de Catherine Willis sont des bâtons de palabre, des porte paroles.
ALAIN RICHERT.Mars 2010

PARFUMS-COULEURS
Arts premiers - Matières premières

Quand la couleur fait ce qu’elle veut sur le papier, on appelle ça une tache. On dit qu’une vache est blanche avec des taches rousses. Personne ne sait expliquer ce qui s’est passé, pourquoi ici et pas là, comme ci plutôt que comme ça. Jamais deux tigres n’ont eu les mêmes rayures. Tout le vivant écrit des histoires avec des couleurs et des parfums.
On n’y comprend presque rien.

Une goutte d’encre tombée dans l’eau dessine en quelques secondes une méduse qui se dilue très lentement.
Changer d’encre, changer d’eau, elles seront différentes, mais on aura toujours des méduses.
On n’y peut rien.
Il faudrait une série de clichés de profil pour conserver les portraits de ces animaux presque entièrement hydriques.

Couleur et parfum sont des termes génériques. De loin, on pourrait croire à une certaine unité qui éclate au grossissement. Avec un prisme c’est encore pire. Chacun se compose de quantités de molécules différentes qui se déplacent en bandes comme de minuscules bêtes sauvages, se transforment souvent, et se faufilent partout, dans l’eau, l’air ou l’huile, à peu près quand elles veulent, d’autant mieux qu’elles sont plus fines.

Dans les livres, les portraits chimiques des pigments se ressemblent énormément. On dirait des morceaux de grillage à poules, ou des filets de pêche découpés de façon très bizarre. Presque tous les noeuds sont en carbone. Trop lourds pour se déplacer seuls, ils nagent lentement dans des liquides variables, se tiennent à l’affût de supports perméables, humides et fibreux pour des promenades imprévues.

Les arômes semblent plus simples. Des sortes de cerfs-volants à tête de benzène hexagonale, munis d’une queue plus ou moins longue garnie de nombreuses papillotes, dont les variantes font l’immense diversité.
Ils peuvent voyager vraiment très loin.

Il faut donc observer attentivement, inventer des stratégies pour les domestiquer, pour tenter de les faire danser. Exactement comme on fait encore en Syrie avec les vols de pigeons. Ils sont tenus dans de très petites cabanes. A l’heure dite, on les lâche, guidés du bout d’une longue perche marquée d’une sorte d’oriflamme pour dessiner des arabesques et des arcs en ciel d’oiseaux. Ils font quand même un peu ce qu’ils veulent. Quand c’est fini, un grand signal les redescend comme un seul bloc.

L’émetteur est aussi le capteur, d’autant plus subtil que sa propre émission doit être complexe.

C’est à peu près comme ça que Catherine Willis travaille.

Nasses ou filets très spéciaux sont nécessaires pour diriger les pigments. Les mailles peuvent être très serrées puisqu’ils remontent dans les fils comme les truites dans les ruisseaux. Leur taille varie selon leur nature, ce qui les fait voyager plus ou moins vite.

On pourrait croire que c’est simple avec les pigments, puisqu’ils tiennent le plus souvent dans un seul plan, sages comme des images.
Mais…
Sur le papier- pur chiffon sans acide - à mesure que les particules s’étirent dans les fibres comme un peloton de coureurs, les jus extirpés aux plantes du jardin dévoilent des couleurs. Même si l’aspect général est identique, leur composition varie énormément selon la date et l’heure de la récolte.
Du bout mouillé du pinceau, Catherine guide, étire, bloque la progression. Eau savonneuse, jus de clou attaqué au citron, ou autres ingrédients du même acabit, ajoutent, impromptus, un virage plus ou moins brutal. Contrariées, les couleurs changent, juste assez pour provoquer des variantes. Difficile d’anticiper ce genre de réactions, mais c’est en les décomposant que Catherine compose ses aquarelles. Structurer la désintégration.

Avec les parfums qui circulent au moins en trois dimensions, elle fait exactement le contraire. Il est surtout question d’assemblages et c’est forcément de sculpture qu’il s’agit.

Fabriquer des harmoniques avec des matières premières aux origines totalement hétéroclites, qui le plus souvent ne tiennent pas ensemble. On peut toujours tout délayer dans un jus qui n’aura que la forme du flacon, au mieux de la peau du porteur. Le défi, c’est de les enfermer dans des formes, tout en organisant les échappées de leurs composantes.

Le cerveau compose à partir des informations reçues par la rétine. Mais quelle représentation peut bien produire celui de n’importe quel canidé qui détecte cent mille fois plus d’informations olfactives que nous. Surtout quand la source est hors du champ visuel.

Sans nez de chien, ni pattes ou antennes d’insectes, on n’attrape pas facilement les parfums. Comme la musique, des notes qui vous saisissent, sans jamais prévenir, ni qu’on sache d’où elles viennent. Catherine étudie très sérieusement leur piégeage en tendant des capteurs, souvent feutres ou bois, en lamelles fibreuses.
Il faut aussi s’allier les émetteurs.
Les lacer dans des étoffes poreuses pour qu’ils s’enfuient lentement, selon chaleur et humidité ambiante. L’envers d’un alambic.
Leur donner une forme qui parle d’eux.
Un parfum est le plus souvent un cadeau destiné à un inconnu ; il faut donc bien l’emballer. Faute de quoi, on peut croire qu’il sentira moins bon. Affublé d’une mauvaise forme, peut-il se mettre à empester ?
Comme un énorme raccourci, du carbone, du bois et de l’écorce de cannelier, composent le même cercle dont les tensions propulsent lentement tous les petits cerfs-volants.

Parfois, pour dérouter un peu, Catherine utilise les parfums dilués comme des pigments, directement, au pinceau sur le papier comme diffuseur. Et comme il est toujours question de donner une forme, elle en fait des écritures. Avec un peu de culot, on pourrait dire qu’elle fait des osmographies.
ALAIN RICHERT Avril 2009

CHEMIN FAISANT, PARFUMS BOTANIQUES

Dans son chaudron de sorcière, Catherine Willis verse des graines, des résines, des écorces, des épices, des lichens, des essences et des jus de feuilles, mais aussi des images fétiches et des citations, des bribes de voyage et d’expéditions littéraires, des mantras et des musiques d’Orient, des notes d’exposition, des brassées d’enfance, des mots qu’elle affectionne (serendipity qui signifie l’accident heureux, ou sagacité du latin sagax, qui a du flair) une foule de trouvailles collectées chemin faisant : à rencontre, dans les méandres de son quotidien de liseuse, de voyageuse et de jardinière. Elle ne classe ni n’incorpore ces fragments selon des catégories ou des disciplines qui les enfermeraient dans des servitudes. Sa recherche est plus aventureuse, dilective. Mais elle observe, et se soumet à l’apprentissage des grands artisanats : art du papier, de la teinture végétale, du dessin, du parfum; avec les vertus que ces instructions véhiculent : la santé et la solidité bienveillante du Mingei, c’est à dire de ce qui dans la modernité et pas seulement au Japon, s’attache au “sûr” au “fidèle” et au “sincère” en vue d’éclairer le quotidien - toutes choses dont le langage contemporain s’est détaché ou qu’il feint d’ignorer. La cueillette entreprise avec grâce et nonchalance, se charge peu à peu de symboles, de références ethno-graphiques ou esthétiques, et à sa manière de significations politiques.
Cette flânerie hédoniste se justifiait déjà par ses raffinements et par sa cordialité (au sens fort du terme) à l’égard du vivant. Avec le souci éthique et écologique qui l’accompagne, des connotations plus sèches sont infiltrées et à leur tour mixées, brassées, épurées. Les articulations sont multiples ; dans un jeu de fascination réciproque, le sens peut happer les vieilles orthopraxies, envelopper les recettes et les rites et vice-versa.
C’est l’amour des plantes qui va soutenir la dérive, fournir à la fois l’ancrage et la signification profonde. A partir de ces fondements botaniques, par la culture et l’expérimentation des matières végétales — en fabriquant des jus et des tanins par exemple et en les employant comme des encres odorantes — il devient possible de croiser avec précision les couleurs et les senteurs ou d’assortir des rêveries littéraires et des saveurs, de conjuguer des lignes d’erre, des rythmes et des mythes. Autrement dit comme dans l’enclos du jardin,de se déplacer d’un “champ du senti” à un autre, en produisant des accords ou des évènements à la conjonction inédite de formes et d’usages ; ce qui revient à aiguiser les percepts en affinant les fonctions sensorielles par l’échange et par le voisinage : les Japonais par exemple disent qu’on écoute un parfum, les Arabes accordent les odeurs et les affects (parfum de rose de la clémence et du don) ; ce qui est une manière de pointer la puissance d’abstraction de ce domaine.
Il faut beaucoup de délicatesse pour manier un corps aussi subtil que le parfum qui présente le paradoxe troublant d’une sensualité élévatoire. Un corps glorieux pour ainsi dire qui flatte l’esprit autant que la chair, éloigne les démons et adhère religieusement au souvenir. Catherine a donc commencé par se constituer des territoires et des gammes odorifères : cistes, vétivers, cannelle etc. Elle a créé des installations, des vêtements parfumés, des parfums littéraires. Une de ses sculptures construite avec des fèves tonka s’appelle Partition. Une série de portiques ordonnés selon le zodiaque a aligné des planètes, des couleurs, et des encens. L’Orient, et les cultures pré-modernes sont familiers de ce genre d’affections réglées ; ici elles ne répondent que de la sincérité, la fidélité, la sûreté de l’artiste.
Avec le temps, le geste s’est simplifié : il s’agit de créer des anneaux parfumés comme on trace un cercle enchanté autour de soi, ou comme on fabrique un gage de fidélité. A vrai dire la métaphore est de trop, seul parle le tracé calligraphique oblong sur le mur et l’odeur indécise qui s’en exhale : un parfum lointain qui échappe et invoque une idéalité ; une vibration discrète telle une pluie d’atomes, ou une série de notes résonnant dans un rire, flottant dans une méditation solaire. Ce sont aussi, dans ce même registre aérien, des branches de saules pliées et ligaturées, architectures légères qui dans leur envol répliquent là encore des écritures et des chants. Il y a enfin des dessins botaniques : ils célèbrent sans bruit et avec un charme d’un autre âge à la fois la plante - orchidées, ombellifères, iris - et la contemplation qui les porte ; le dessin donc comme ce qui vient couronner toute une trajectoire qui de la plantation à ces tracés aquarellés, laisse entendre un art de vivre ou une démarche intérieure.
Luca Turin, le pape de ce commerce si méconnu qu’est la parfumerie s’évertue à dire qu’il s’agit d’un art à part entière ; c’est à dire un questionnement du monde et un rapport à la pensée. Catherine a toujours su cela : chemin faisant, elle instruit la même démarche en sens inverse : non pas dans l’idée d’élever le parfum au rang de l’art, mais pour donner à l’art la sensualité et la poésie qu’il n’a que trop souvent perdu.
NADIA TAZI novembre2008

PARFUMS

Et si, faute d’embarquements immédiats, l’échappée belle pouvait parfois s’esquisser au sein même de nos maisons calfeutrées l’hiver, ouvertes au vent nocturne l’été ? Et si le tapis volant de ces voyages immobiles était tissé de vanille, ourlé de fèves tonka, doublé d’orcanette friable ? Et si les courants d’air parfumé, nés d’un écran de vétiver, nous emportaient vers un ailleurs, dans un temps non plus linéaire mais cyclique ? Joncher, pour le plaisir de la plante des pieds, un sol d’herbes odoriférantes, frotter la paume des mains d’onguents anisés, brûler sur des pelles de bronze rougies au feu les racines rugueuses de l’angélique, goûter aux saveurs âcres et pourtant lumineuses du safran, reviendrait alors à passer des douanes inconnues. "La même vie, avec les mêmes"*, par la grâce d’expériences odorantes, prend alors des allures bigarrées, abrite parfois un joueur de ney ou une tribu entière de Pygmées Aka de retour de la chasse, a souvent goût de lointains bleutés. La quête de l’origine des parfums nous relie au monde des bazars et des zénanas, à celui des forêts et des temples. Des rituels olfactifs, dépassant le seul désir de séduction, scandent alors autrement la vie quotidienne. Il faut, de toute façon, commencer par un pas de côté.
CATHERINE WILLIS.2000

*Je dois cette expression à Nicolas Bouvier

PAYSAGES

Dans l'odeur de cire blonde de la Bibliothèque Mazarine, transcrit d'un papyrus Egyptien, j'ai trouvé un système de correspondance entre les planètes visibles à l'oeil nu - les jours de la semaine - les couleurs, les métaux et les parfums. Vénus, vendredi, le bleu, le cuivre, le nard. Saturne, samedi, le violet, le plomb, le malabathrum.

Dans l'odeur d'un matin du monde, une tigresse buvait son reflet au bord du lac de Rathambore. Elle me fit cadeau de son indifférence.

Sur le seuil de granit de la maison, un carabe doré sentait au creux de ma main la sciure chaude, presque le pain d'épice.

Le long d'un ruisseau de la forêt, territoire des menthes poivrées, les touffes de graminées ne sentaient rien.

J'ai trouvé, plus tard, leur odeur de foin frais coupé en foulant, dans les rues d'un village Dogon, la paille neuve apportée à grandes brassées par les paysans.

Dos calé contre le tronc d'un poirier, je m'étire avec la sève du plus profond de ses racines au plus haut de ses branches. A un atome près, les compositions du sang et de la chlorophylle sont les mêmes. Le fer donne au sang sa couleur rouge, le magnésium aux feuilles sa couleur verte.

Le parfum des hespéris vague au long de la colline bordée de chênes, salue la nuit et les étoiles.

En bêchant le jardin, j'ai déterré une météorite, probablement de celles qui tombèrent en masse autour de l'Aigle au début du XIX ème siècle, objet parfaitement mystérieux, étranger. Pourtant, comme elle, le tigre, le carabe, le poirier et les giroflées, nous sommes fait de poussières d'étoiles.
CATHERINE WILLIS - avril 1993

METEORITE

I write these lines from my garden, surrounded by oak trees and the smell of earth after the rain.
I write these lines from the planet Terra, circling around the Sun, somewhere in the suburbs of the Milky Way, a galaxy amongst billions rotating in the expanding Universe.

On my table, is a meteorite that arrived on this piece of land, when its orbit crossed the one of our planet. When I hold it, I hold an object 4,5 millions years old. There is now a theory that meteorites brought life on Earth together with amino-acids, and therefore the first possibility of scent.

As a sculptor, I celebrate through ritual installations our belonging to the here and now of perfume and mystery (we don't actually see the stars and many have disappeared when their light reaches us).
I celebrate this dual tension through offerings of scented woods, leaves, powders and gum-resins that I burn, so that theirs quarks reach back the heavens they came from.
CATHERINE WILLIS - 1999